C’est une question que je me pose souvent. Que ce soit au niveau professionnel ou personnel. Il m’a semblé tout à fait logique que, lorsque les frontières entre Anna et Siaja se sont estompées pendant le tournage de North of North, ce soit là la question principale à laquelle nous étions toutes les deux confrontées.
North of North est de loin le projet le plus difficile sur lequel j’ai travaillé. Tourner à des températures inférieures à -50 degrés Celsius, en espérant ne pas devoir tourner un samedi de plus, car pour la troisième semaine consécutive, nous avons perdu une journée de tournage à cause d’un blizzard. Les jours où les heures semblent ne pas suffire, ou où il n’y a pas assez de coups de chaleur pour me redonner des sensations dans les pieds, la partie de mon cerveau qui veille à ma survie ne peut s’empêcher de se demander ce que nous faisons donc là. C’est le cinéma et la télévision, on ne sauve pas des vies, pourquoi risquons-nous des engelures pour une série télévisée ?
Et puis, quand la sensation revient dans mes pieds, passant de l’engourdissement à un picotement sourd et douloureux, le « pourquoi » réapparaît : l’impact. C’est un mot qui est souvent galvaudé, généralement accompagné d’autres qualificatifs grandiloquents comme « valorisant » ou « inspirant » – des mots que j’ai moi-même utilisés pour parler de la série –, mais qui ont été largement récupérés comme des mots à la mode par le monde des affaires et des entreprises, vendant l’idée d’un impact sur une communauté alors que le seul véritable changement concerne les résultats trimestriels d’une entreprise.
« … une partie de mon cerveau ne peut s’empêcher de se demander ce que nous faisons donc là. »
Mais North of North a véritablement eu un impact – bien au-delà de montrer que les peuples autochtones existent toujours (et que nous ne sommes pas si différents des autres), au-delà d’apporter du rire à des personnes traversant des moments difficiles – cet impact est tangible.

Quand on travaille dans le cinéma et la télévision et qu’on fait partie d’une petite communauté en marge de ce qui est considéré comme le courant dominant – ce courant dominant étant majoritairement blanc, composé généralement de personnes vivant en ville ou en périphérie, dont les histoires sont considérées comme la norme, typiques ou universelles –, on s’habitue rapidement à ce que chaque nouveau projet distribué soit qualifié d’« exploit en matière de représentation ». Le fait que cette prise de conscience soudaine et mondiale de votre culture soit perçue comme un impact s’accompagne alors d’une attente : celle de vous voir éduquer les gens sur votre communauté, d’expliquer votre humanité et de justifier pourquoi votre communauté a le droit d’exister – en essayant de faire passer le message « nous ne sommes pas si différents, vous et moi ».
« C’est nous, acceptez-le ou éteignez la télévision. »
Ce qui est magnifique dans North of North et qui rend cette série si unique, c’est que notre communauté, notre expérience en tant qu’Inuits vivant dans l’Arctique, existe tout simplement. Nous ne justifions pas notre humanité. Nous expliquons certes les différences culturelles, nous construisons un univers pour accompagner les spectateurs à travers le choc culturel qu’ils subissent en découvrant le premier épisode, puis nous en restons là. C’est nous, acceptez-le ou éteignez la télévision. C’est une série réalisée par des femmes inuites du Nord, sur les Inuits du Nord, pour les Inuits. Nos vies ne sont pas un spectacle : elles sont désordonnées, loufoques et humaines, comme celles de tout le monde. Ce n’est que lorsque vous voyez cela à l’écran, avec cette simplicité et sans complexe, que vous réalisez à quel point c’est rare.

Cette simplicité, cette attention portée à la vie de ces personnages – non pas à la mise en scène de la culture ou à la recherche d’une représentation dans les médias, mais à l’humanité –, constitue le cœur de la série et le moteur de son impact. Le parcours de Siaja dans North of North est un voyage en huit épisodes au cours duquel elle cherche à comprendre ce qu’elle veut et qui elle est. Au-delà de son mariage, au-delà de son rôle de mère, au-delà de son appartenance à la communauté, qui est-elle ? Que signifie « rêver grand » ? Est-ce égoïste ? Est-ce « inuk » ? La culture inuite véhicule des convictions profondes sur la modestie : être humble, attentif, travailler en collectivité, ne pas prendre trop de place. Une conviction qui, si vous voulez mon avis, est bien plus strictement imposée à nos femmes, mais c’est là un autre sujet de réflexion pour lequel je n’ai pas envie de me faire descendre sur Facebook.
En huit épisodes résumés en quelques phrases, Siaja se rend compte que se choisir elle-même lui permet d’être plus présente pour sa communauté que si elle avait sacrifié son bonheur au profit de celui des autres. Qu’en quittant ce mariage horrible, en apprenant à aimer sa mère tout en fixant des limites, en poursuivant un métier qui lui donne un sens, elle acquiert la capacité d’être une meilleure maman, une meilleure amie et un meilleur membre de la communauté. Ce n’est pas de l’égoïsme – c’est même un acte d’amour que de prendre des décisions difficiles qui permettent à tout le monde de s’élever avec soi.
« Ce n’est pas de l’égoïsme – c’est un acte d’amour… »
Je savais que cette partie du parcours de Siaja trouverait un écho chez d’autres, elle m’a profondément touchée, mais les réactions suscitées par le parcours de Siaja au cours de l’année qui a suivi la diffusion de la série m’ont laissée sans voix. Que ce soit directement, à travers des publications que j’ai lues sur Facebook ou par le biais de commentaires adressés à ma famille, j’ai entendu dire que le fait que Siaja ait fait le choix de se donner la priorité avait encouragé d’autres Inuits à faire de même. On m’a dit à plusieurs reprises que le départ de Siaja de Ting avait donné aux femmes le courage de quitter leurs relations toxiques, et que les ambitions professionnelles de Siaja avaient inspiré d’autres personnes à reprendre leurs études ou à postuler à des emplois qu’elles n’osaient pas envisager auparavant. C’est là le véritable impact : la série a insufflé du courage. Voir des personnes comme vous, menant une vie similaire à la vôtre, qui comprennent intimement la peur du jugement de votre communauté, vous dire qu’il n’y a pas de mal à prendre ce risque, que tout ira bien et que votre communauté sera là pour vous rattraper si vous tombez. Il y a là un sentiment d’espoir qui va au-delà de la simple conviction que l’avenir est radieux : c’est la certitude que l’avenir sera encore plus radieux si vous y contribuez.

Je suis profondément convaincu que cet impact ne se limite pas à encourager individuellement les Inuits à choisir leur avenir, mais que ces choix se cumuleront pour aboutir à des changements à l’échelle du Nunavut, voire de l’Inuit Nunaat (les terres inuites, qui s’étendent à travers la Russie, l’Alaska, le Canada et le Groenland). Que la jeune femme qui quitte une relation toxique puisse poursuivre ce qu’elle aime, que l’Inuk qui se sent inspiré à faire des études devienne l’un de nos futurs leaders, que le jeune qui prend le risque de postuler à cet emploi devienne le prochain acteur du changement au sein de sa communauté.
« … cette émission a montré que la quête du changement peut trouver ses racines dans la joie et l’amour. »
Dans un territoire confronté à diverses inégalités sociales graves par rapport au reste du Canada – de la crise du logement à celle du suicide, en passant par un taux élevé de toxicomanie avec peu ou pas de ressources pour soutenir les personnes, et la liste est encore longue –, cette émission a montré que la quête du changement peut trouver ses racines dans la joie et l’amour. Qu’aimer sa communauté peut être la force motrice, et qu’étendre cet amour à soi-même n’est pas seulement bénéfique, c’est nécessaire. Que choisir sa communauté et se choisir soi-même ne sont pas nécessairement incompatibles.

Je dis souvent que North of North n’est pas seulement une série. Elle a pris une ampleur bien plus grande que chacun d’entre nous qui y participons. Plus grande que nos acteurs et nos techniciens, plus grande que nos créatrices Stacey et Alethea, plus grande que nos chaînes et nos plateformes de diffusion en continu et leur portée mondiale, car c’est une série qui est devenue réalité. C’est une série qui a inspiré des changements concrets, qui mérite les qualificatifs d’influente, valorisante, inspirante.
Ces derniers temps, quand je me pose la question « qu’est-ce que je veux ? », tant en tant qu’Anna qu’en tant que Siaja, je me dis que nous avons toujours voulu la même chose : faire quelque chose qui ait du sens pour quelqu’un. Partager tout l’amour que nous avons avec nos communautés, tout en en gardant un peu pour nous-mêmes. Faire quelque chose qui apporte un changement, aussi grand ou petit soit-il. Sans vouloir paraître trop prétentieuse, et en gardant à cœur l’humilité inuite, je pense pouvoir dire que nous y sommes un peu parvenues.
Photo de couverture : Anna Lambe ; Photographie : « Mollie Pie » Klavdiya Finogina ; Assistant photographie : Eric Tam ; Stylisme : Akash Chowdhury ; Coiffure et maquillage : Alison Sharp
« North of North » est une coproduction de CBC et Netflix, en partenariat avec APTN, produite par Red Marrow Media et Northwood Entertainment. Les nouveaux épisodes de la saison 2 sont disponibles sur CBC Gem et APTN+.