Les artistes de l’ACTRA savent reconnaître une bonne histoire quand ils en entendent une. Après tout, c’est notre gagne-pain. Mais que se passe-t-il lorsque la narration devient une arme servant à déformer la réalité ?
Ce n’est pas une hypothèse : cela se produit tous les jours. La manipulation des faits – parfois de mauvaise foi, parfois carrément malveillante – pollue les médias sociaux, les médias d’information et le discours public, minant la confiance envers les institutions qui se basent sur la vérité, y compris les syndicats.
La mésinformation (des informations érronnées diffusées involontairement) et la désinformation (des mensonges délibérés visant à tromper) sont injectées dans l’écosystème médiatique, souvent par des acteurs en quête de gains politiques ou financiers. Ces récits sont conçus pour provoquer, manipuler et devenir viraux.
Ce chaos fabriqué dépasse désormais la sphère politique et vise le travail organisé ainsi que les institutions de défense des droits humains. Lorsque la vérité perd pied, les fondements de la négociation collective, des libertés artistiques et du dialogue civique s’effritent, menaçant notre industrie… et la société dans son ensemble. Pour des syndicats comme le nôtre, il s’agit d’une menace directe et urgente.
La désinformation a déjà délégitimé des normes politiques et sociales, et le monde du travail est maintenant dans sa ligne de mire. En érodant la confiance du public, on ouvre la voie aux forces antisyndicales pour diffuser des mensonges sur les ententes collectives, les droits des travailleuses et travailleurs et le droit à l’action syndicale. Les artistes de l’ACTRA ont vu de première main comment les intérêts corporatifs tirent profit de l’affaiblissement des protections syndicales.
Ne vous y trompez pas : les grandes entreprises souhaitent la fin du mouvement syndical. Les syndicats défendent les travailleuses et travailleurs, ce qui nuit aux entreprises qui priorisent leurs profits plutôt que le bien-être de la classe ouvrière. La formation antisyndicale et le démantèlement syndical constituent une industrie de plusieurs millions de dollars en Amérique du Nord, avec des firmes entièrement consacrées à la destruction du travail organisé. Pour elles, l’utilisation de la désinformation – au travail comme en ligne – est un outil essentiel. Et cela fonctionne. Il suffit de regarder le nombre d’internautes qui répètent des discours comme : « les travailleurs syndiqués sont paresseux » ou « les syndicats sont corrompus et prennent ton argent ». Ces messages sont soigneusement conçus par des provocateurs sur les médias sociaux afin de miner les droits du travail, puis tristement relayés par ceux qui croient à leurs mensonges.
La désinformation n’a pas besoin d’un budget important pour réussir. Une fois implantée – surtout en période de difficultés – un public induit en erreur devient rapidement le vecteur de sa diffusion virale.
Mais que se passe-t-il lorsque les mots ne suffisent plus à propager des faussetés ? C’est là qu’entre en jeu l’arme sournoise de la mésinformation : les hypertrucages (« deepfakes »), un outil particulièrement pernicieux lorsqu’il est utilisé contre les artistes, en raison même de la nature de notre travail.
Si la désinformation est le scénario, les hypertrucages en sont les effets spéciaux. L’intelligence artificielle peut désormais fabriquer des contenus médiatiques si convaincants que n’importe qui peut apparaître dans une vidéo en train de « dire » ou de « faire » des choses qu’il n’a jamais envisagées. Imaginez un extrait montrant un dirigeant syndical de l’ACTRA « appuyant » une loi antisyndicale. Entièrement faux, mais suffisamment crédible pour devenir viral en quelques secondes, avec des conséquences dommageables à long terme.
Souvent présentés comme de l’humour « inoffensif », les hypertrucages servent à banaliser la manipulation médiatique et à réduire la résistance du public. À mesure que ces outils évoluent, il deviendra de plus en plus difficile de distinguer le vrai du faux.
S’attaquer au travail organisé et abuser de notre image est déjà grave, mais qu’en est-il des répercussions sur notre vie quotidienne ? Si vous passez du temps sur les médias sociaux, vous avez sans doute remarqué – et ressenti – un changement majeur dans le ton des échanges, ainsi qu’un approfondissement des divisions en ligne.
Cette transformation ne s’est pas produite du jour au lendemain. Des années d’inégalités de revenus croissantes, de systèmes de classes enracinés et d’injustices en milieu de travail ont créé un terrain fertile à l’exploitation du désespoir économique et politique. Les médias sociaux sont le carburant de cet incendie. La plupart d’entre nous portent un monde médiatique dans leur poche. Nos téléphones intelligents nous alertent des « dernières nouvelles » à une vitesse fulgurante. Mais de quelles vérités s’agit-il ? Le regard médiatique est souvent façonné par ceux qui possèdent la source. Et tout cela avance à une vitesse éclair.
Notre industrie fait face à des menaces liées à l’IA – des droits à l’image numérique aux performances synthétiques, en passant par les informations erronées propagées par des hypertrucages – qui compromettent la sécurité d’emploi et l’intégrité créative. Si elle n’est pas encadrée, cette technologie, et ceux qui l’exploitent, mineront l’art, la démocratie et la vérité elle-même.
C’est pourquoi l’ACTRA investit dans la défense des droits, fait pression auprès du gouvernement canadien et collabore avec des partenaires de l’industrie partout dans le monde afin de promouvoir une législation robuste sur l’IA. Nous nous engageons à protéger les droits des artistes, à défendre notre profession et à contrer la désinformation sous toutes ses formes.
Les membres de l’ACTRA ont aussi un rôle à jouer. Seules les personnes, comités ou groupes autorisés par l’ACTRA peuvent s’exprimer au nom du syndicat. En tant qu’organisation dirigée par ses membres, l’ACTRA est gouvernée par des artistes élus et en activité, qui mettent leur expérience au service du bon fonctionnement du syndicat pour l’ensemble des membres, afin que des communications fiables – fondées sur des faits – leur parviennent en priorité.
Ainsi :
Traitez l’information comme un scénario.
Posez-vous les questions suivantes : Qui l’a écrite ? Pourquoi ? Qui en bénéficie ? Vérifiez toujours avant de partager, surtout si le contenu est provocateur ou suscite une réaction émotionnelle forte.
Identifiez qui parle.
Vérifiez la source. Toute information ou « nouvelle » prétendument émise par votre syndicat devrait toujours être confirmée par les sites Web officiels ou les réseaux sociaux de l’ACTRA. Si vous n’y trouvez pas la même information, considérez-la avec prudence. En cas de doute, communiquez directement avec votre syndicat pour obtenir les faits.
Faites la promotion de l’éducation aux médias.
Encouragez-la dans les écoles, les syndicats et vos réseaux. Un public informé est la meilleure défense contre la désinformation.
Soutenez les médias indépendants.
Une presse libre est le pilier de la démocratie. Sachez qui possède les médias que vous consultez et comment cela influence le récit.
Tenez les entreprises technologiques responsables.
Leurs plateformes profitent des clics, pas de la vérité. Exigez la transparence des algorithmes, des normes plus strictes et de véritables conséquences pour la diffusion de désinformation nuisible. Si une plateforme ne correspond pas à vos valeurs, cherchez-en une autre.
Impliquez-vous.
Que ce soit par le vote, l’organisation ou la mobilisation, votre participation compte. La désinformation se nourrit du silence et de l’indifférence. Les syndicats reposent sur des voix collectives, et ce sont ces voix qui façonnent les résultats.
La désinformation est une mise en scène, mais l’intrigue est bien réelle. Elle prospère dans la confusion, la méfiance et le désengagement. Or, la vérité et les faits, comme toute histoire puissante, ont une force durable. Ils perdurent. En tant que membres de l’ACTRA, nous comprenons le pouvoir du récit. Mettons ce talent au service non seulement du divertissement, mais aussi de la défense des valeurs qui rendent notre art – et notre démocratie – possibles.
Eleanor Noble est la présidente nationale de l’ACTRA – l’Alliance Canadienne des Artistes du Cinéma, de la Télévision et de la Radio.

