Sharon Bajer, toute première lauréate du Prix Visionnaire de l’ACTRA, partage ses réflexions sur la narration, le mentorat, la sécurité et l’avenir d’un cinéma inclusif.
Forte de plus de 30 ans d’expérience dans l’industrie à titre d’artiste interprète, d’autrice et maintenant de coordonnatrice d’intimité, Sharon Bajer a ouvert la voie à des plateaux plus sécuritaires et inclusifs. Dans cette entrevue exclusive, elle revient sur l’impact de son travail, le pouvoir de la représentation et l’importance centrale de la joie dans le processus créatif.
Q : Que ressentez-vous à l’idée d’être la première récipiendaire du Prix Visionnaire de l’ACTRA ?
Sharon Bajer : Honnêtement, je suis encore sans mots – heureusement que c’est par écrit ! Je suis profondément honorée. Le terme « visionnaire » résonne beaucoup en moi, car j’ai toujours été attirée par les femmes fortes et avant-gardistes dans mon travail. Cela dit, je me tiens sur les épaules de pionnières extraordinaires – Tonia Sina, Clare Warden, Alicia Rodis, Siobhan Richardson, Lindsay Somers, Casey Hudecki et Mackenzie Lawrence. Elles ont façonné le domaine du travail d’intimité, et elles m’inspirent chaque jour. Je suis également reconnaissante envers le Comité national des femmes de l’ACTRA et le bureau du Manitoba pour leur appui à ce travail à l’échelle locale.

Q : En tant que coordonnatrice d’intimité, vous avez contribué à transformer la façon dont les plateaux abordent les scènes sensibles. Quels moments vous ont particulièrement marquée ?
Bajer : Il y en a beaucoup. Lors de mon tout premier contrat, l’actrice principale – à moitié dévêtue et clairement vulnérable – m’a regardée et m’a dit sans mots : « Je te vois. Merci d’être ici. » Plus tard, elle m’a demandé : « Où étais-tu quand j’avais 18 ans ? » Ça m’a profondément marquée. Pendant la pandémie, j’ai travaillé avec des artistes qui n’avaient embrassé personne depuis deux ans – l’anxiété était bien réelle, même avec les protocoles en place. Ma formation m’a permis de les aider à traverser cette vulnérabilité. J’ai aussi soutenu des réalisateurs qui se sentaient incertains quant à la gestion des scènes intimes, ainsi que des artistes qui voulaient s’assurer que leurs partenaires à l’écran se sentent en sécurité. Et au-delà des interprètes, des membres des équipes coiffure, maquillage et costumes m’ont confié à quel point ils étaient soulagés de pouvoir se concentrer sur leur travail, sachant que quelqu’un veillait au bien-être des artistes.
Q : Quelle autre mesure l’industrie devrait-elle prendre pour soutenir les communautés sous-représentées – en particulier les femmes plus âgées, les personnes 2SLGBTQIA+ et les artistes racisé·e·s ?
Bajer : Tout commence par l’histoire. Soutenir des dramaturges et des scénaristes issus de la diversité, de la conception à la production, crée des occasions et favorise l’empathie. Tout le monde a une histoire, et lorsque nous écoutons celles des autres, nous développons une meilleure compréhension. Inviter des voix ayant des expériences de vie différentes – notamment des créateurs et créatrices plus âgé·e·s – enrichit l’écosystème de l’industrie.

Q : Vous avez vu l’industrie évoluer sur trois décennies. Quels progrès vous semblent les plus marquants ?
Bajer : La plus grande transformation, c’est la prise de conscience. Il y a maintenant une réelle volonté de diversifier les récits – et cela entraîne des répercussions sur tout le reste : des milieux de travail plus sécuritaires, davantage de respect entre les départements et plus de femmes et de personnes marginalisées dans des rôles décisionnels. Les plateaux dirigés par des créateurs et créatrices autochtones au Manitoba, par exemple, comptent parmi les environnements les plus respectueux et collaboratifs que j’ai connus. Nous commençons véritablement à voir le monde à travers un prisme plus large.
Q : Comment conciliez-vous liberté créative et sécurité lors de la coordination de scènes intimes ?
Bajer : La communication est essentielle. Je commence par bien comprendre la vision du ou de la réalisateur·trice, puis je pose les bonnes questions afin de la concrétiser tout en protégeant les artistes. Lorsque les artistes interprètes sont bien informés et que leurs limites sont respectées, ils peuvent consentir pleinement et jouer avec assurance. Je ne suis pas là pour perturber la dynamique entre l’artiste et la réalisation – je suis là pour l’enrichir en favorisant la clarté et le confort. C’est toujours un travail de collaboration.
Q : Le mentorat semble occuper une place importante dans votre parcours. Quels conseils offrez-vous aux artistes émergent·e·s qui aspirent à une carrière dans le milieu du divertissement ?
Bajer : Ne mettez pas tous vos œufs dans le même panier. Cette industrie exige du temps et de la résilience, et le rejet peut être difficile à encaisser. Plutôt que de développer une carapace – comme on me l’a souvent conseillé – je crois aujourd’hui qu’il vaut mieux canaliser ces émotions vers quelque chose qui vous apporte de la joie. Que ce soit l’écriture, l’enseignement ou tout autre chose, trouvez ce qui vous nourrit pendant que vous bâtissez votre carrière.
Q : Justement, en parlant de joie – qu’est-ce qui vous en apporte le plus ces temps-ci ?
Bajer : Mes enfants, sans hésitation. Je suis devenue maman jeune, et ils m’ont toujours gardée bien ancrée – et humble ! Mon partenaire depuis 25 ans est mon pilier, et maintenant j’ai une petite-fille qui est une source de bonheur pur. Sur le plan créatif, j’aime toujours autant jouer et écrire. Mais au fond, je trouve surtout de la joie dans le fait de bien faire mon travail, quel que soit mon rôle sur un plateau. La vie est trop courte pour s’en priver.
Q : Que vous réserve l’avenir ?
Bajer : Je passe mes étés à jouer et à faire de la coordination d’intimité, et mes hivers au théâtre. Récemment, j’ai coécrit deux nouvelles pièces centrées sur des personnages marginalisés. « Afterlight » suit un vampire dépressif et une femme de 90 ans atteinte de démence – la pièce sera présentée en première à Winnipeg cet automne. « The OutsideInn » raconte l’histoire d’une femme confrontée au cancer et à sa relation difficile avec son fils trans. J’adapte actuellement ces deux œuvres pour l’écran, dans l’espoir de réunir mes passions pour le théâtre, le cinéma et la narration. Voilà la vision. Et je compte bien être à la hauteur de ce prix !

Sharon Bajer est une artiste interprète et dramaturge primée, ainsi que la première coordonnatrice d’intimité certifiée à Winnipeg. Elle a travaillé sur plus de 75 productions, dont The Porter, Little Bird et Orphan: First Kill, et demeure une ardente défenseure du consentement, de la représentation et de la narration sous toutes ses formes.
Photos : Sharon avec Kheon Clark sur le plateau de la saison 1 de Skymed; Sharon sur le plateau de Cold Open avec Krystle Snow et Christian Jordon; sur le plateau de Don’t Even, avec Marion Jacobs et Tess Houston.

